Hier soir, 18 mai, le Conseil communal de Liège a validé la mise en vente de très importants terrains (plus de 15.000 m2 au total) situés à proximité immédiate de la gare des Guillemins, entre la rue de Sclessin et la rue Varin. Il s’agit d’une vente conjointe de terrains appartenant à la SNCB (en bleu sur le schéma) et à la Ville (en rose).
Cette décision appelle quelques commentaires.
1. Soulignons d’abord qu’il s’agit du dernier dossier important dans la transformation des Guillemins, entamée il y a une trentaine d’années et qui aura vu la mutation majeure de tout un quartier sous l’impulsion de la reconstruction de la gare |1| puis de la réalisation d’une esplanade reliant celle-ci à la Meuse — d’un « axe du XXIe siècle », comme on disait il y a quelques années |2|. En effet, les derniers projets sont en train de sortir de terre : le « Jardin des Guillemins », sur l’ancien site « Balteau », rue de Serbie (Moury & Belfius Immo, 52 logements) est en cours de commercialisation ; le chantier de « The Hub » (Baltisse & Moury, 15.000 m2 de bureaux au début de la rue du Plan incliné) a débuté ; le projet Moury (encore et toujours, oui) au bout de l’esplanade (un immeuble rez +5 de 41 logements et 800 m2 de bureaux) termine son gros-œuvre ; la construction de l’immeuble qui fera le coin de la place des Guillemins et de la rue Paradis (SA Ardent Home, rez +8, 13 logements) a débuté ; enfin l’important projet sur le site de l’ICADI et le long de la rue Jean Gol (groupe Uhoda, 117 logements) est en bonne voie. D’ici quelques années, il deviendra possible et il sera sans aucun doute utile de raconter cette histoire en détail et d’en tirer certains enseignements.
2. Le choix de céder un tel espace au privé ne va pas de soi à mes yeux. Ce terrain est hautement stratégique, à côté de la première gare wallonne, devant une station de tram, avec une visibilité exceptionnelle. Il aurait pu accueillir des fonctions publiques — le rectorat et les services généraux d’une Université de Liège ayant repensé sa spatialité autour du rail ? |3| —, permettre la construction de logement public, notoirement manquant dans l’ensemble de l’opération menée aux Guillemins |4|, ou simplement faire l’objet d’une planification beaucoup plus cadrante avant de passer la main au privé. Mais voilà : la plus grande partie (et la partie la plus intéressante) de ces terrains appartient à la SNCB et celle-ci est légalement tenue de valoriser son foncier au prix du marché. Quant à la Ville, elle est tenue, par la tutelle wallonne, de liquider une grande partie de ses biens non affectés au service public. On sait bien sûr que le néo-libéralisme foncier produit des effets urbains et sociaux beaucoup moins positifs que la maîtrise du foncier par le secteur public, mais le pouvoir en place, à la Région comme au fédéral, n’est pas de cet avis. Voyons donc (aussi) le verre à moitié plein, notamment les exigences que les services de la Ville sont parvenus à placer dans le cahier des charges, notamment au niveau de la végétalisation du site ou du stationnement vélo.
3. En effet, ce site va voir Liège — enfin — changer de braquet en matière de stationnement cyclable, puisqu’un parking vélo d’au moins 750 places devra être intégré dans le projet (dont 500 pour les navetteurs), venant s’ajouter au stationnement existant (et peut-être à celui qu’il faudra bien créer côté colline). Certes, si l’on compare avec ce qui se fait dans les villes ayant une politique cyclable forte (Gand-Saint-Pierre compte à ce jour presque 14.000 places et est en train de finaliser la construction de 3000 places supplémentaires), je ne suis pas certain que cela suffira dans la durée, mais c’est déjà beaucoup mieux que les misérables 80 places de la nouvelle gare du Palais (pardon, gare Saint-Lambert). Promis, on essayera de plaider, dans les prochaines étapes du projet, pour que le chiffre de 750 places soit revu à la hausse. J’espère aussi qu’il sera l’occasion de tracer un vrai itinéraire cyclable sur l’esplanade (plutôt que l’espace mixte actuel, qui deviendra inconfortable pour tous les usagers à mesure que le flot de vélos va augmenter), pour relier la gare à la passerelle La Belle Liégeoise, ainsi que le suggère judicieusement l’association des cyclistes Avello Liège.
4. En matière de mobilité, si la gare des taxis restera bien présente à cet endroit, la question d’un dépose-minute reste incertaine. Ce dépose-minute est une vieille histoire, sur laquelle je suis intervenu à plusieurs reprises ces dernières années |5|. Je suis en effet convaincu depuis longtemps qu’il est nécessaire de créer (ou d’acter l’existence de fait d’) un dépose-minute aux Guillemins, côté Leman, fort utile à beaucoup d’usagers du train. Certes, le principe d’organisation des circulations autour de la gare consistait en principe à localiser cette fonction exclusivement côté colline, mais ce dispositif est assez peu fonctionnel, en raison des détours importants qu’il impose et des embouteillages assez fréquents du côté de l’Avenue de l’Observatoire (et puis aussi des voitures ventouses sur l’espace à l’arrière de la gare, même si ce problème pourrait être résolu avec un peu de volonté). Donc, de fait, les gens (notamment venant des quartiers de la rive droite) font du dépose-minute « sauvage » dans l’espace réservé aux taxis ou ailleurs, ce qui ne me semble pas idéal. J’ai donc remis la question sur le tapis en commission puis en séance publique. Et obtenu que le dépose-minute soit finalement réintégré dans le cahier des charges du projet (dont la version soumise au Conseil précisait qu’il devait être supprimé), ainsi que l’échevin Roland Léonard l’a précisé oralement hier soir.
5. J’ai également souligné que dans la perspective de la deuxième ligne de tram (et plus précisément de son « barreau Sud » qui reliera la place Georges-Ista à la place Leman), il faut anticiper la création d’un terminus de tram aux Guillemins, donc la construction d’une voie d’évitement qui permettra de stocker les rames attendant de repartir dans l’autre sens (par exemple pour une ligne Chênée/Guillemins, ou encore pour une ligne qui ferait Saint-Nicolas/Guillemins via la rive droite, on parlera de tout cela le 11 juin, infos à venir). J’espérais obtenir la réservation d’une bande de terrain de cinq mètres de large à cette fin, mais je ne l’ai pas obtenue. Au moins le sujet a-t-il été mis une première fois sur la table. Il reste à espérer que le dossier de la T2 avancera suffisamment vite pour que l’on puisse négocier avec le futur acheteur avant qu’il ait concrétisé son projet (ce n’est pas gagné, je le sais, d’autant que des délais de rigueur ont été imposé dans l’appel d’offres afin d’éviter des retards préjudiciables à la finalisation du quartier). À défaut, il faudra mettre le terminus autre part (en mordant sur la place de Daniel Dethier ? Sur l’esplanade ? Sur l’Avenue Blonden ? On verra…).
6. Signalons encore que les gabarits envisagés pour ce site sont limités entre rez+2 et rez+4. Même si je sais que cela n’est guère populaire, j’ai indiqué qu’il ne me semblait pas déraisonnable d’envisager de monter un peu plus, sachant que de l’autre côté de la place on est à rez+8, sachant surtout que s’il y a bien un endroit où il est pertinent de densifier l’habitat, c’est à côté d’une grande gare (quand on souhaite réduire la dépendance à la voiture individuelle, il faut être conséquent et chercher à localiser l’habitat et les fonctions collectives autour des nœuds de transport public).
7. Enfin, permettez-moi de terminer ce petit compte rendu, en soulignant que ces terrains sont le résultat d’un processus d’acquisition pour le moins litigieux, puisqu’une grande partie d’entre eux étaient occupés par les jolies maisons de la rue Bovy, que la SNCB a acquises, il y a une grosse vingtaine d’années, sous la menace d’une expropriation pour cause d’utilité publique au nom, rappelons-le, des « nécessités du chantier », avant de tout démolir — sauf la dite « maison du recteur » (connue aussi comme la « tour Rosen »), classée, qui demeure en place — … après la fin dudit chantier |6|. Il me semble que la décence recommande d’avoir, en parlant de leur lieu de vie transformé en terrain bâtissable, un mot pour la centaine d’habitants qui vivaient là et ont été chassés de leur quartier sans raison valable.
|1| Je renvoie à l’article, un peu daté (avril 2009) mais qui traçait déjà l’essentiel paru dans la revue berlinoise Bauwelt : « Une gare hors sol ».
|2| Cf. mon article « Un ’axe du XXIe siècle’ », dans la revue Dérivations (mars 2016).
|3| Cf. l’article « Une ville nouvelle au Sart Tilman ? » que j’ai co-signé avec Caroline Minon dans Dérivations (mars 2016).
|4| Cf. « Aux Guillemins, les nouveaux logements seront pour les riches », compte-rendu de commission, mai 2017.
|5| Notamment dans une question écrite de septembre 2025 : « Pour un second dépose-minute à la gare des Guillemins, côté Leman ».
|6| J’ai évoqué cet épisode dans un article co-signé en 2008 avec Gwenaël Breës dans le numéro 55 de Politique Revue de Débats : « Quand la SNCB fait de la spéculation ».
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