La nuit fut courte, pour moi, comme pour des milliers de personnes qui ont suivi les débats du Parlement en ligne (plus de 5000 connexions simultanées sur Youtube, auxquelles il faut ajouter les personnes qui, comme moi, suivaient directement sur le site du Parlement ou via le site de la RTBF). J’ai écouté les réponses du gouvernement, puis la réplique — remarquable — du chef de groupe socialiste Martin Casier. Je n’ai plus tenu quand la cheffe de groupe du MR a repris une énième fois la parole.
Le décret-programme numéro 2 a donc été voté. Majorité contre opposition. Soulignons quand même l’abstention de la députée « Les Engagés » de Wallonie picarde, Mathilde Vandorpe, ancienne enseignante, qui après avoir quitté ses fonctions de cheffe de groupe pour protester contre les manières du MR, a eu la décence de ne pas voter ce texte.
S’il fallait résumer le débat en quelques phrases, je retiendrais les mots de la ministre-présidente Degryse expliquant, la larme à l’œil que si on devait refinancer la Communauté française depuis l’État fédéral, la majorité fédérale, où siège son parti, serait forcée, acculée, irrémédiablement réduite à couper dans les dépenses de Sécurité sociale — et vous ne voulez quand même pas une chose pareille ? La réplique de Martin Casier a été sans détours : la Sécu — les pensions, l’assurance-chômage —, a-t-il rappelé, vous êtes DÉJÀ en train de tailler dedans à coups de machette.
Je retiens aussi les dénégations piteuses de la ministre Glatigny, incapable d’admettre les faits, noyant le poisson tant et plus. Les repas gratuits dans les écoles en difficulté ? « Nous ne les interdisons pas » (encore bien, ce serait un sommet, juste vous divisiez leur financement par sept !). Les emplois perdus ? « Oui, mais nous mettons en place un dispositif d’urgence » (l’enjeu, c’est la charge de travail globale). Je retiens les insinuations doucereuses contre des enseignants subtilement présentés comme des tire-au-flanc. Je retiens le langage d’une ministre-présidente qui ne cesse de parler de respect quand tous ses actes, depuis son entrée en charge, démontrent au contraire un souverain mépris.
Bref : nous vivons dans une société qui n’est plus capable d’assurer le minimum à ses écoles (si vous en doutez, voyez l’état de tant et tant de nos bâtiments scolaires), dans une société où la mise en coupe de ce secteur que tout le monde reconnaît comme le fondement de la démocratie peut se faire sans jamais la question de la justice fiscale ne se pose sérieusement — c’est l’avantage de cette Communauté française, structurellement sous-financée : ça segmente les responsabilités et les deux liquidatrices en chef peuvent se draper dans les habits de la responsabilité, plutôt que d’admettre qu’une société où les plus riches ont un taux d’imposition sur leurs revenus beaucoup plus faible que le reste de la population a un très sérieux problème. Car, rappelons une fois encore |1| qu’en Belgique, les 5% les plus riches contribuent à hauteur de 37% de leur revenu, contre… 47% pour le quatrième quintile. Quant aux 1% les plus riche, ils paient à peine 23% et que cela se traduit par des DIZAINES DE MILLIARDS DE RECETTES FISCALES EN MOINS pour la collectivité !
Vous pensez que je dramatise ? Allez donc écouter les récits de celles et ceux qui font vivre nos écoles au quotidien. Ils sont édifiants. Ils disent une école au bord de la rupture, à laquelle on demande de prendre en charge bien plus que sa fonction d’instruction. Une école dans laquelle, malgré cela, des milliers d’enseignants donnent bien plus que ce pour quoi ils sont payés, en montant des projets avec leurs élèves, en faisant vivre leurs écoles, en œuvrant au quotidien pour donner une chance à des dizaines de milliers d’enfants qui ne la recevraient sans doute pas sans cela.
Aujourd’hui, je redoute vivement qu’une partie significative de tout cela s’effondre. Certains profs — ceux qui le peuvent — vont s’enfuir. Beaucoup d’autres vont en rêver. Les burn-out, déjà nombreux, vont exploser. Et ce sont les enfants qui en subiront, de plein fouet, les conséquences.
Après les attaques contre les chômeurs, après les attaques contre les pensionnés, après les attaques contre les malades, après les attaques contre les fonctionnaires, après les attaques contre la culture (et avant d’autres, non moins terribles, qui se dessinent) — tout cela pour que quelques pourcents de privilégiés puissent ne rien changer à leur mode de vie —, il est grand temps que nous nous rassemblions pour stopper ce train fou qui nous mène vers le désert.
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