Accueil > Interventions > Le blog > Est-il vraiment impossible de boucler le budget fédéral ?

Blog

Est-il vraiment impossible de boucler le budget fédéral ?

Le Premier ministre, Bart De Wever, a donc remis sa démission au roi, ce lundi matin, faute d’être parvenu à un accord sur le budget avec ses partenaires de coalition. Le roi, apprend-t-on à l’instant « réserve sa décision et convoque les présidents de parti ». Dramatisation pour faire passer au forceps un nouveau train de mesures antisociales ou réelle crise gouvernementale ? Nous le saurons sans doute rapidement.

Et de fait, la situation budgétaire de la Belgique est préoccupante, notamment en raison de l’emballement des taux d’intérêts (consécutif, notamment, aux guerres en Ukraine et en Iran et à la bulle de l’IA) et d’un déficit budgétaire d’environ 5 % du PIB.

En attendant de connaître la couleur de la fumée qui sortira du Palais de Laeken, il n’est pas inutile de rappeler, de marteler de toutes nos forces, qu’il est parfaitement possible d’équilibrer le budget — et même mieux que cela : de dégager en sus les moyens des investissements indispensables — d’une manière infiniment plus juste et moins douloureuse que ce que disent les partis de la majorité fédérale (NVA, CD&V et Vooruit côté flamand, MR et Engagés côté francophone), lesquels n’envisagent donc, pour rappel, que des mesures plus inégalitaires et imbuvables les unes que les autres, que ce soit l’augmentation de la TVA, des coupes conséquentes dans le budget des soins de santé ou de nouvelles attaques contre l’indexation des salaires.

À juste titre, vous êtes nombreux à demander : oui, mais est-ce que la gauche, est-ce que le Parti Socialiste ferait mieux ? La gauche ne campe-t-elle pas pas dans un discours « yaka faucon » sans être préparée à affronter le mur budgétaire ?

Essayons donc d’esquisser ici ce que serait une vision budgétaire de gauche pour la Belgique. En quatre points.

1. Percevoir l’impôt correctement. C’est le cœur de la question. L’égalité de tous les citoyens devant l’impôt est une condition élémentaire de stabilité d’une démocratie… et de l’équilibre de ses finances publiques. Elle est pourtant battue en brèche de tous côtés. Avec une fraude fiscale (illégale) estimée à 30 milliards d’euros, mais aussi avec de multiples « trous dans la raquette » ménagés par la droite chaque fois qu’elle en a eu l’occasion. Comme l’écrivaient récemment l’économiste et ancien sénateur (libéral !) Paul De Grauwe et l’économiste Michel Gevers : « Pendant ses 12 années au ministère des Finances, Didier Reynders (MR) a mis en place un impressionnant éventail de méthodes d’évasion fiscale, et depuis 2014, nos gouvernements n’ont rien fait pour les abolir ». Et ces deux auteurs de préciser : « alors que les dépenses publiques en 2025 ont légèrement décru depuis 2013 (54% du PIB en 2025 contre 56% en 2013), les recettes fiscales ont subi une régression plus forte sur la même période (49% du PIB en 2025 contre 52,5% en 2013). » Passons sur la classification des dépenses de Sécurité sociale comme dépense publique, alors qu’il s’agit plutôt de salaire indirect, pour retenir que restaurer un impôt plus égal et plus progressif et lutter plus activement contre la grande fraude fiscale (ce dont on est loin) suffiraient — largement — à restaurer l’équilibre des finances.

Concrètement, il s’agit de mettre les moyens pour lutter contre la fraude fiscale (la réduire d’un quart rapporterait… 7,5 milliards au budget), de restaurer les tranches supérieures (52,5% et 55%) de l’impôt sur le revenu (IPP) supprimées par Reynders, tout en rendant plus progressives les premières tranches (5 milliards), globaliser les revenus, c’est-à-dire appliquer la même fiscalité aux revenus du travail et aux revenus du capital (10 milliards), remettre l’impôt sur les sociétés (ISOC) à son taux antérieur de 33% [1] comme jusqu’en 2017 (5 milliards)), mettre fin au modèle des « sociétés de management », qui permet aux salariés du très haut de l’échelle d’éluder l’impôt (500 M), réintégrer les flexi-jobs (380 M), le travail étudiant (750 M) et les « rémunérations alternatives » (750 M) dans le régime social et fiscal commun, etc.

2. Investir pour réduire nos dépenses futures. Car équilibrer nos finances à court terme ne suffira pas : nous devons impérativement anticiper les difficultés à venir, qui sont considérables. Ne pas laisser à nos enfants l’immense fardeau de l’adaptation climatique, en particulier. Nous devons donc programmer de lourds investissements, en particulier pour sortir de toute urgence des énergies fossiles, ce qui coûtera cher, mais rapportera aussi beaucoup puisqu’en 2025, la Belgique a payé environ 16 milliards d’euros pour sa propre consommation de produits pétroliers et de gaz. Imaginez que ces 16 milliards, au lieu de filer vers les pétromonarchies du Golfe, les Etats-Unis ou la Russie, soient investis dans notre secteur énergétique local, créent des emplois en Belgique (qui contribueront ensuite au budget), etc ? Ça changerait fondamentalement les choses. Pour y arriver, nous devons construire des infrastructures (production d’énergie, stockage, mobilité, réseaux de chaleur, etc), mais aussi cesser de subventionner un mode de vie non soutenable (voitures de société, fiscalité immobilière défavorable aux urbains, etc). Le même raisonnement vaut pour la santé : investir — réellement — dans la prévention en matière de santé (par exemple en favorisant — réellement — les déplacements piétons et cyclistes, en donnant à toutes et tous à une alimentation de qualité, en réduisant le stress au travail, etc) aura, dans la durée, un effet structurel puissant, non seulement sur notre bien-être individuel et collectif, mais aussi sur le budget. L’enseignement relève de la même logique : aucun avenir budgétaire riant n’est envisageable à long terme si des pans entiers de la population sont privés de l’accès à une instruction de qualité.

3. Faire d’autres choix budgétaires, pour sortir, comme j’aime le dire, du modèle « Batibouw / salon de l’auto ». La Belgique a massivement subventionné un mode de vie intenable, qui a mené à un étalement urbain plus important que n’importe où en Europe, avec des coûts faramineux à l’avenant. Ce monde, celui de la voiture de société et du revenu cadastral moins important pour une villa à Lasne que pour une vieille maison à retaper en Outremeuse, appartient au passé. La réduction de moitié l’avantage fiscal sur les voitures de société (3 milliards) sera compensée par d’importants investissements dans le transport public et les mobilités actives. Et le précompte immobilier sera remplacé par un nouvel impôt reposant sur une assiette fiscale équitable, par exemple la valeur réelle des biens immobiliers, plutôt que le « revenu cadastral » qui amène à des injustices absolument criantes.

4. On pourrait ajouter qu’une vision budgétaire de gauche assume le rôle stabilisateur de la dépense publique. Là où les logiques du marché amplifient les crises, car l’investissement privé se rétracte quand les nuages apparaissent à l’horizon, menant parfois à des boucles de rétroaction cataclysmiques, une approche publique va faire l’inverse : laisser filer le déficit en période de crise, pour maintenir l’emploi et l’activité — puis désendetter lorsque la situation s’améliore. C’est parce que De Wever et Bouchez ne comprennent par cela que la situation belge est aussi mauvaise : les mesures budgétaires déjà prises par les gouvernements de droite — en visant le portefeuille des ménages, dont en anémiant l’économie — ont gravement porté atteinte à l’activité, au point que certains secteurs tirent aujourd’hui la langue. Reconnaissons cependant que l’enchaînement soutenu des crises amène à relativiser les marges disponibles en matière de stabilisation budgétaire (que je ne reprends donc pas dans le schéma qui illustre ce post).

Bien entendu, ceci n’est qu’une esquisse à gros traits : n’hésitez pas à formuler en commentaire des propositions pour l’améliorer. Je ferai éventuellement une deuxième version en intégrant certaines d’entre elles.

[1] Rappelons au passage que cet impôt ne porte que les bénéfices des entreprises et que ceux qui vous expliquent que cela va mettre en faillite des milliers de boîtes vous racontent donc n’importe quoi.

 

Les derniers articles publiés sur le site