J’ai — enfin — vu « Naza », ce soir, ce film des cinéastes israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor qui rapporte la parole des exécutants, plus ou moins repentants, du massacre de la population civile de Gaza. Pas vraiment de surprise, juste la glaçante confirmation de tout ce que permet la déshumanisation de l’autre. Pas de surprise, mais les larmes ont quand même coulé sur le trajet du retour.
« Naza », c’est donc le terme qui désigne les civils que l’Etat d’Israël s’autorise à assassiner de sang froid, par dizaines de milliers, au motif d’éliminer n’importe quel porteur d’un téléphone identifié comme lié au Hamas. Dans les guerres de Bush, on disait « dommage collatéral », ici on dit « Naza » ; dans les deux cas l’objectif est le même : éviter de dire « êtres humains », « enfants », « petite fille qui riait cinq minutes plus tôt avec son frère » — parce que c’est plus simple pour ces hommes d’appuyer sur le bouton qui va tuer un « Naza » que de penser à la famille qu’ils s’apprêtent à anéantir.
Et encore, le lien des cibles avec le Hamas est-il fort incertain : le taux de certitude visé par Tsahal est de 85%, ce qui signifie que 15% de ces cibles constituent la marge statistique — auxquelles il faut, donc, ajouter les « Naza », ces dizaines — voire centaines — d’autres personnes qui seront possiblement éliminées au passage.
Et puis, bien sûr, il apparaît que c’est toute la population palestinienne qui est visée, dans un horrible jeu de massacre que certains des ces génocidaires déclarent ouvertement trouver « amusant ». Ainsi de celui-ci qui explique que Tsahal, sur cette terre qui appartient pourtant au peuple palestinien, « détermine une ligne imaginaire au-delà de laquelle les Palestiniens n’ont pas le droit d’aller » mais rien ne permet de savoir à la population errant dans les ruines où se trouve ladite ligne. Aucune communication, détaille le soldat, aucun marquage, aucun tract. « Il faut qu’ils l’apprennent dans le sang », lâche-il finalement, toute personne franchissant cette ligne étant donc assassinée froidement, sans raison aucune — et son corps laissé sur place, abandonné aux chiens. Ainsi aussi de ce chef d’unité expliquant que ses snipers jouaient à tuer, parfois par dizaines en une heure, les Palestiniens qui courraient vers les points de distribution de nourriture, parce que « la consigne était de faire la file » et qu’un Palestinien qui désobéit à une consigne de Tsahal (même s’il n’en a pas connaissance) mérite d’être tué sans sommation. Ou encore de celui-là qui décrit la démolition méthodique des quartiers du Nord de l’enclave, en tuant au passage les centaines de personnes qui se trouvaient encore là malgré l’ordre d’évacuation donné. Et quand Yuval Abraham lui demande ce qu’auraient dû faire les personnes incapables de se déplacer, en raison d’un handicap par exemple, il répond simplement : « bonne chance à eux ». Et ainsi de suite.
Je ne sais pas s’il y a lieu de beaucoup commenter ces faits. Tout a déjà tellement été dit. Trois remarques, simplement.
1. L’absence de toute sanction de la part de l’Union européenne contre Israël fait, je pense, de nos gouvernants des complices des crimes odieux qui se poursuivent (et ce ne sont évidemment pas les dérisoires restrictions sur le commerce des biens issus des territoires occupés qui y changeront quoi que ce soit). À ce jour, les auteurs du génocide peuvent venir en Europe à leur guise, y prendre du bon temps, y faire l’apologie de leurs actes monstrueux. Et l’Europe continue à alimenter l’économie d’Israël — donc sa capacité à poursuivre le massacre — en commerçant avec lui, y compris en lui livrant des armes. C’est insupportable.
2. La notion de conflit ou de guerre — qui sous-entend la présence de deux puissances antagonistes — n’a pas de sens face à la réalité qui est décrite. L’asymétrie de moyens est totale, absolue. Israël dispose de structures de renseignement fichant chaque maison, chaque individu, capables d’accéder au contenu de chaque téléphone. Il a des systèmes d’IA ultra-sophistiqués, des drones et des avions de chasse. Les vies d’en face sont la plupart du temps effacées à distance, par ordinateur, sans que ces « combattants » se soient eux-mêmes trouvés en danger à aucun moment. Je crois que cela ajoute à l’abjection de leurs crimes.
3. Si ce qui se passe à Gaza (et d’ailleurs aussi en Cisjordanie) donne probablement la nausée à 99% de l’humanité, il ne fait pas de doute que Gaza est aussi un laboratoire, auquel tous les despotes et aspirants despotes du monde sont extrêmement attentifs. Ce serait à mon sens une grave erreur de croire que ce qui s’expérimente dans la nuit gazaouie n’en sortira jamais, ne nous menacera pas un jour plus directement, nous ou ceux qui nous suivront dans un monde où ce qui fonde notre dignité d’humains et de citoyens est en train d’être méthodiquement attaqué, déconstruit par le technofascisme. À ce titre, exiger que les assassins soient sanctionnés — et pas uniquement Netanyahou et ses acolytes suprémacistes, mais tous les participants au massacre, à l’instar de ce qui a été fait pour les génocidaires rwandais — n’est pas seulement un enjeu de justice fondamentale, un enjeu d’humanité élémentaire ou un enjeu de droit, c’est aussi une nécessité pour préserver l’avenir.
Allez voir ce film.
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